La Palestine, région historiquement multiculturelle, abrite depuis des siècles des communautés dont l’histoire s’entrelace avec celles de nombreuses populations africaines. Parmi ces groupes souvent invisibles aux yeux du monde se trouvent les Afro-Palestiniens, une communauté dont la présence et les contributions restent largement méconnues du grand public.
Vous découvrirez à travers cet article une histoire riche, complexe et profondément ancrée dans les réalités contemporaines du Moyen-Orient. Ces femmes et ces hommes, porteurs d’une double identité et d’une résilience remarquable, incarnent une dimension souvent oubliée de la question palestinienne.
| 📍 Localisation | 👥 Population estimée | 🕌 Centres spirituels | 🌍 Origines |
|---|---|---|---|
| Jérusalem (quartier musulman) | 350-450 personnes | Mosquée al-Aqsa | Soudan, Nigeria, Tchad, Sénégal |
| Gaza City (Al Jalla’a) | ~11 000 avant octobre 2023 | Al-Aqsa Mosque | Afrique de l’Ouest et centrale |
| Jéricho et Cisjordanie | Communautés bédouines | Lieux de pèlerinage | Origines diverses |
| Autres quartiers de Jérusalem | Environ 450 au total | Enclave africaine | Pèlerins et migrants |
🌍 Afro-Palestiniens : origines historiques et migrations successives
Vous devez comprendre que l’histoire des Afro-Palestiniens ne débute pas avec la fondation de l’État d’Israël en 1948. Bien au contraire, sa genèse remonte à plus de mille ans, à une époque où la Palestine représentait une destination spirituelle majeure pour les musulmans africains convertis. Dès le douzième siècle, des pèlerins originaires du Soudan, du Tchad et d’Afrique centrale entreprennent le long voyage vers Jérusalem après avoir accomplil le Hajj à La Mecque. Ces voyageurs, animés par une profonde foi islamique, trouvent refuge dans la ville sainte et nombreux parmi eux décident de s’y installer définitivement.
Vous remarquerez que durant les périodes mamelouke (1250-1517) et ottomane, la présence africaine en Palestine s’institutionnalise progressivement. Entre le treizième et dix-septième siècles, des esclaves noirs sont expressément assignés à la garde des lieux saints de l’Islam, y compris la célèbre mosquée al-Aqsa. Ces gardiens, bien que réduits en esclavage, jouissent d’un statut respecté au sein de la société palestinienne. Leurs descendants se mêlent aux migrants africains ultérieurs, formant graduellement la communauté afro-palestinienne contemporaine.
| Période | Événement clé | Impact démographique | Contexte historique |
|---|---|---|---|
| 13ème – 17ème siècles | Gardiens de la mosquée al-Aqsa | Formation des familles | Ères mamelouke et ottomane |
| 19ème siècle | Arrivée de derniers navires d’esclaves | Dernière vague (1876 à Haïfa) | Fin de la traite officielle |
| 1900-1948 | Pèlerins et migrants volontaires | Accroissement significatif | Mandat britannique |
| 1948-1967 | Intégration progressive | Stabilité relative | État d’Israël nouvellement fondé |
Le contexte du mandat britannique (fin du dix-neuvième siècle à 1948) marque un tournant décisif. Des pèlerins originaires du Sénégal, du Tchad, du Nigeria et du Soudan arrivent en nombre croissant à Jérusalem. Certains sont enrôlés comme ouvriers et soldats pendant la Première Guerre mondiale par les forces britanniques du général Edmund Allenby.
D’autres choisissent simplement de rester après leur pèlerinage, épousent des femmes palestiniennes et s’intègrent progressivement à la société locale. Vous constaterez que cette intégration ne représente pas une simple absorption, mais plutôt une convergence identitaire où les migrants africains maintiennent des aspects de leur culture d’origine tout en adoptant l’identité palestinienne.
🏛️ Afro-Palestiniens et géographie urbaine : entre enclave et marginalisation

Vous apprendrez que la présence des Afro-Palestiniens à Jérusalem s’organise autour de lieux emblématiques chargés d’histoire. Le cœur de leur communauté se situe dans le quartier musulman de la vieille ville, particulièrement autour de Bab al-Majlis. Deux anciens ribats (auberges pour pèlerins musulmans) construits entre 1267 et 1382, Ribat al-Mansuri et Ribat al-Busari, deviennent le foyer d’environ 350 à 450 personnes réparties en cinquante familles environ. Vous découvrirez que ces structures historiques possèdent une signification bien au-delà de leur simple fonction résidentielle.
L’attribution de ces compounds aux Palestiniens d’origine africaine constitue un acte politique hautement symbolique. Le mufti de Jérusalem, Sheikh Amin al-Husseini, décide de les louer à un prix symbolique en reconnaissance de la loyauté des Africains envers la cause palestinienne. Cette décision intervient après un geste héroïque : Jibril Tahruri, un gardien africain, absorbe une balle destinée au mufti lui-même. Cette anecdote cristallise le respect dont jouissent les Afro-Palestiniens au sein de la société palestinienne, du moins à certaines périodes.
Cependant, vous constaterez que cette reconnaissance n’apporte pas une protection absolue contre la marginalisation. À Gaza City, le quartier appelé Al Jalla’a abrite environ onze mille Afro-Palestiniens avant octobre 2023. Vous verrez qu’on le désigne ironiquement par le terme « Al Abeed », littéralement « les esclaves », une référence douloureuse à un passé bien réel. Les entreprises et boutiques des Afro-Palestiniens du quartier musulman de Jérusalem demeurent inaccessibles à de nombreux pèlerins musulmans, bloquées par les postes de contrôle israéliens. Vous comprendrez que cette situation d’encerclement crée des difficultés économiques considérables pour une communauté déjà appauvrie.
🎭 Identité et appartenance : du statut d’esclave à la conscience nationale
Vous découvrirez l’une des dynamiques les plus fascinantes de cette histoire en examinant comment les Afro-Palestiniens construisent leur identité. Contrairement à certaines suppositions occidentales simplistes, l’identité de ces individus ne s’enracine pas principalement dans une nostalgie africaine ancestrale. Vous constaterez plutôt que la majorité des Palestiniens noirs exprime un sentiment d’appartenance profond à la nation palestinienne, s’identifiant bien davantage à cette dernière qu’à leurs racines africaines lointaines.
Cette identification palestinienne se manifeste particulièrement parmi ceux dont les ancêtres sont arrivés plus récemment, notamment les pèlerins du Sahel ou du Soudan au vingtième siècle. Vous remarquerez que même parmi ceux qui entretiennent nominalement un lien avec l’Afrique d’origine, c’est l’identité palestinienne qui prime. À Gaza et dans le Negev, les hommes noirs palestiniens utilisent le terme affectueux « Khali » (littéralement « mon frère »), semblable au « brotha » afro-américain, pour se référer entre eux. Cette terminologie inclusive démontre une fraternité transcendant les simples liens familiaux.
Vous apprendrez également un détail linguistique révélateur. Dans leur dialecte arabe, les Afro-Palestiniens préfèrent le terme « sumr » (marron) pour désigner leur teinte de peau, évitant délibérément le mot « sawd » (noir) et surtout « abed » (esclave). Cette préférence révèle l’impact profond du passé esclavagiste dans la conscience collective, le dernier terme portant une connotation péjorative marquée dans l’ensemble du monde arabe. Vous verrez que cette distinction linguistique personnelle constitue un acte de résistance contre une histoire humiliante.
| Aspiration identitaire | Niveau d’attachement | Expression culturelle | Contexte social |
|---|---|---|---|
| Identité palestinienne | Très élevé (primaire) | Participation à la lutte nationale | Fondamental |
| Connexion africaine | Moyen (secondaire) | Préservation de pratiques | Nominale pour certains |
| Identité musulmane | Important (fondateur) | Pratiques religieuses communes | Spirituellement central |
| Héritage esclavagiste | Rejeté (mémoire sensible) | Silence stratégique | Douloureux et complexe |
💪 Afro-Palestiniens et résistance : des figures emblématiques à la lutte quotidienne
Vous serez probablement surpris d’apprendre que les Afro-Palestiniens constituent des acteurs majeurs dans la lutte pour la libération palestinienne. Malgré leur nombre limité, ils s’engagent résolument dans le combat pour l’autodétermination nationale. Deux figures se détachent particulièrement du paysage politique palestinien.
Fatima Barnawi représente l’incarnation de cette résistance féminine. Fille d’un père nigérian et d’une mère palestinienne, elle demeure la première femme palestinienne arrêtée pour charges terroristes. En 1967, elle est emprisonnée pour avoir tenté de faire exploser un cinéma en centre-ville de Jérusalem. Vous verrez que bien que le dispositif explosif ne se soit pas déclenché, elle reçoit une condamnation à trente années d’emprisonnement. Après dix ans de réclusion, elle est expulsée de sa terre natale et vit en exil jusqu’aux accords de paix de 1993. À son retour, le leader palestinien Yasser Arafat en personne l’intègre au sein de la police palestinienne, reconnaissant ainsi son dévouement à la cause.
Ali Jiddah, quant à lui, incarne le combattant de la liberté. Ancien membre du Front populaire pour la libération de la Palestine, il mène en 1968 une attaque à Jérusalem contre l’occupation israélienne, blessant neuf civils israéliens. Condamné à vingt-cinq ans d’emprisonnement, il en purge dix-sept avant d’être libéré lors d’un échange de prisonniers en 1985. Son cousin Mahmoud commet un acte similaire et partage le même sort.
Vous découvrirez pourtant que Ali Jiddah nuance la question du racisme au sein de la société palestinienne. Il affirme n’avoir personnellement jamais subi de discrimination raciale de la part des Palestiniens arabes, revendiquant que les Afro-Palestiniens jouissent d’un statut spécial en reconnaissance de leurs contributions à la lutte palestinienne. Cette affirmation contraste fortement avec les récits d’autres membres de la communauté décrivant des expériences de discrimination systématique.
| Figure de résistance | Acte majeur | Année | Sentence | Reconnaissance |
|---|---|---|---|---|
| Fatima Barnawi | Tentative de bombage | 1967 | 30 ans (10 purgés) | Intégrée à la police palestinienne |
| Ali Jiddah | Attaque à Jérusalem | 1968 | 25 ans (17 purgés) | Libéré lors d’échange |
| Mahmoud (cousin) | Attaque similaire | 1968 | Même que Ali | Libéré lors d’échange |
| Diverses figures | Participation armée | 1948-1967 | Variables | Reconnaissance variable |
🔥 Double marginalisation : entre occupation et racisme intra-palestinien
Vous confronterez l’une des réalités les plus complexes et dérangeantes en examinant le phénomène de double oppression dont souffrent les Afro-Palestiniens. Cette expression ne constitue pas une simple abstraction rhétorique, mais décrit une réalité vécue quotidiennement par une communauté coincée entre deux formes de domination.
D’un côté, vous découvrirez que les autorités israéliennes de sécurité pratiquent une discrimination systématique contre les Palestiniens noirs. Ceux-ci sont régulièrement pointés du doigt par les patrouilles israéliennes, appelés péjorativement « Kushi », terme péjoratif se traduisant littéralement par « nègre ». Cette terminologie offensante illustre la déshumanisation dont ces individus sont victimes. Vous apprendrez également qu’en 2022, Mohammed Firawi est libéré après cinq ans d’emprisonnement pour avoir ostensiblement jeté des pierres sur la police. Son retour à Jérusalem provoque une célébration joyeuse, ce qui entraîne sa ré-arrestation et une expulsion d’une semaine de la ville sainte.
Cependant, vous serez également confronté à une vérité inconfortable : les Palestiniens arabes eux-mêmes font preuve de racisme envers les Afro-Palestiniens. Certains les désignent par le terme « abed » (esclave), réducisant leur identité au passé douloureux de l’esclavage. Le quartier gazaoui Al Jalla’a porte lui-même le nom « Al Abeed », une référence constante à une servitude historique. Vous constaterez que beaucoup de Palestiniens blancs rejettent catégoriquement l’idée que les Afro-Palestiniens puissent être des descendants d’esclaves, niant ainsi l’existence même de l’esclavage dans la région pour des raisons d’orgueil ou de déni identitaire.
Mohammad Obaid, un danseur de Dabke (danse traditionnelle palestinienne) originaire de Beersheba, documente sa propre expérience du racisme au sein des communautés gazaouies palestiniennes. Vous verrez que même dans les espaces de solidarité supposément acquis, les Afro-Palestiniens affrontent des obstacles à l’intégration complète. Les contrôles policiers s’intensifient particulièrement à l’encontre des jeunes noirs palestiniens, créant un climat de suspicion permanente.
Vous comprendrez que cette dynamique produit une vulnérabilité exacerbée. Les Afro-Palestiniens se trouvent piégés dans un système où leur libération en tant que Palestiniens demeure entrelacée avec leur acceptation en tant qu’Africains au sein de la société palestinienne elle-même. La phrase d’Ali Jiddah résume cette aporie : « Si vous prenez notre situation du côté israélien, les Palestiniens sont opprimés, mais en tant qu’Afro-Palestiniens nous sommes doublement opprimés ».
| Source d’oppression | Manifestation | Impact | Témoignages |
|---|---|---|---|
| Autorités israéliennes | Appels péjoratifs, contrôles excessifs | Expulsions, emprisonnements | Mohammed Firawi, Ali Jiddah |
| Société palestinienne arabe | Utilisation du terme « abed » | Marginalisation économique et sociale | Mohammad Obaid, inhabitants |
| Structures urbaines | Blocus commerciaux, restrictions | Appauvrissement communautaire | Quartiers entourés de checkpoints |
| Systèmes policiers | Ciblage sélectif et profiling | Cycles d’arrestation | Rapports ONG locales |
🌈 Résilience culturelle et perspectives futures pour les Afro-Palestiniens
Vous aurez compris à travers cet article que les Afro-Palestiniens ne constituent pas simplement des statistiques ou des figures historiques. Ce sont des êtres humains qui maintiennent une présence culturelle vivante malgré les défis extraordinaires qu’ils affrontent. Vous observerez que la jeunesse palestinienne noire de Jérusalem oriente de plus en plus ses efforts vers l’éducation comme moyen pacifique de libération et de résistance.
Vous remarquerez également que le quartier africain de Jérusalem a été réaménagé partiellement par les membres de la communauté eux-mêmes, transformant une ancienne prison ottomane en mosquée. Ce geste d’appropriation symbolique d’un espace de souffrance pour créer un lieu de culte et de communion démontre une agentivité remarquable face aux cicatrices de l’histoire.
Vous comprendrez que l’invisibilité des Afro-Palestiniens n’équivaut nullement à une absence de contribution. Leur présence demeure fondamentale pour comprendre la véritabe complexité démographique et culturelle de la région. L’histoire palestinienne ne peut se raconter que si on intègre la diversité de ses enfants, y compris ceux dont la peau porte les traces du voyage africain.
Vous verrez enfin que les Afro-Palestiniens tirent une grande fierté de leur double héritage. Bien que confrontés à une occupation sioniste brutale, ils demeurent des acteurs déterminants dans la lutte pour la libération palestinienne. Leur combat pour la reconnaissance, l’égalité et la dignité constitue un aspect crucial, bien que souvent tu, de la question palestinienne contemporaine.
📚 Ressources complémentaires pour approfondir vos connaissances
Pour approfondir votre compréhension des réalités complexes entourant cette communauté, vous trouverez une valeur considérable dans les ressources académiques et testimoniales. Victoria Kabeya-VKY a publié un essai socio-historique intitulé « Les Invisibles du Levant » examinant spécifiquement les Afro-Palestiniens et les Bédouins noirs du sud d’Israël. Cette étude offre une analyse approfondie des conditions de paupérisation et de violence auxquelles se confrontent ces populations oubliées.
Vous pourrez également consulter les travaux de Susan Beckerleg et Kwesi Kwaa Prah, notamment l’ouvrage « Reflections on Arab-led Slavery of Africans », qui propose un aperçu historique et contemporain détaillé des Palestiniens noirs. Ces analyses permettent une compréhension multidimensionnelle du phénomène, allant au-delà des simples narrations nationalistes.
En conclusion, vous aurez découvert à travers cet article que les Afro-Palestiniens incarnent l’une des histoires les plus méconnues du vingt-et-unième siècle. Leur présence en Palestine dépasse largement un simple accident historique ; elle constitue une part intégrante du tissu social palestinien, tant dans sa diversité que dans sa complexité. Vous reconnaîtrez maintenant leur importance dans la lutte contemporaine pour la justice et l’autodétermination en Terre Sainte.




